15
Aeron s’était envolé avec Olivia. Il la tenait contre son ventre, lui tournant le dos. Elle avait l’air d’apprécier et soupirait de bonheur, tout en s’offrant à la caresse du vent. Il ne la voyait pas, mais il l’imagina en train de sourire. Elle avait eu des ailes, autrefois…
— Tu aimes ? ne put-il s’empêcher de demander.
Elle ne répondit pas.
Depuis qu’ils avaient quitté l’appartement de Gilly, elle n’avait pas ouvert la bouche. Elle cherchait visiblement à lui manifester son mécontentement. Il avait interrompu leur séance de plaisir juste avant le moment crucial. Mais qu’est-ce qui lui avait pris, de vouloir lui montrer qu’on n’obtenait pas toujours ce qu’on désirait ? Il aurait dû, plutôt, profiter de ses caresses ! Il se conduisait vraiment comme un parfait crétin.
Le silence de l’ange ne le laissait pas indifférent, il devait se l’avouer, mais, après tout, mieux valait qu’elle prenne ses distances. Quand elle se déciderait à partir, Legion rentrerait au château. Lysander s’arrangerait pour que Legion et lui soient pardonnés – du moins avait-il promis d’essayer –, et la vie reprendrait son cours.
Aeron soupira. Il aurait pourtant aimé garder Olivia près de…
Non ! Olivia ne comptait pas. Il voulait que tout redevienne comme avant.
De plus, elle devait partir pour qu’il vive. Il n’avait pas le choix.
Un gémissement sourd le fit sursauter. Mais qu’est-ce que… ? Bon sang… Colère se plaignait à l’idée de perdre Olivia. Ils étaient donc deux crétins.
Arrivé au château, Aeron s’arrêta sous le porche, à quelques mètres de la porte principale. Pas question d’emmener Olivia dans sa chambre. Elle n’y mettrait plus un pied. Dès qu’ils se trouvaient tous les deux dans une pièce meublée d’un lit, il perdait la tête.
Quand elle était sortie de la douche, nue, avec les gouttes d’eau qui ruisselaient sur son corps sublime, il avait failli en mourir de plaisir. Et au moment de succomber, sa dernière pensée aurait été de regretter d’être privé à jamais du spectacle.
Et quel spectacle…
Elle avait des seins petits mais fermes, avec des tétons couleur prune. Sa peau était blanche et lumineuse. Une cascade de cheveux chocolat lui dégringolait jusqu’à la taille. Des cheveux faciles à empoigner pour…
Il avait failli le faire, mais il s’était retenu, et il se demandait encore par quel prodige. Surtout qu’elle n’avait cessé de gémir et de le supplier d’aller plus loin… Et Colère aussi, qui s’y était mis. Il avait été à deux doigts de leur donner satisfaction. Puis Olivia l’avait embrassé tendrement et cela l’avait déçu et agacé. Heureusement… Parce qu’il était brusquement revenu sur Terre.
Cela n’aurait pas dû le décevoir ni l’agacer, qu’elle se montre tendre avec lui. Au contraire. Mais il avait eu l’impression qu’elle le désirait moins, et il avait craint qu’elle ne pense à quelqu’un d’autre, à un autre homme. À Paris ou à William, dont elle avait parlé sous la douche, tout en se caressant avec ses mains pleines de savon.
Bon sang, mais il devenait fou ou quoi ?
La voix d’Olivia le tira de ses sombres et sensuelles ruminations.
— Tu as entendu ça ? demanda-t-elle.
Elle retira sa main de la sienne et Colère gronda de déception.
Il s’était promis de la battre froid, mais – pauvre imbécile qu’il était – il ne put s’empêcher de lui répondre.
— Entendu quoi ? demanda-t-il tout en tendant l’oreille.
En vérité, il n’entendait rien, à part son démon, qui continuait à se plaindre. Il fronça les sourcils et se tourna vers Olivia. Et, comme chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, il eut un pincement au cœur.
— Je n’entends rien du tout, bougonna-t-il.
— Pourtant, cette voix…, murmura-t-elle.
Elle tourna sur elle-même et contempla d’un œil inquiet le hall du château dans lequel ils venaient d’entrer.
— Cette voix me dit de… Elle me dit de prendre ton sexe et de le caresser.
— Une voix te demande de me caresser ?
Il ne pouvait s’agir de Colère, qui se contentait de la réclamer comme sienne et dont il aurait entendu la voix.
— Oui.
— C’est une ruse pour me séduire ? demanda-t-il d’un ton soupçonneux.
Ah, les femmes… Elles avaient décidément plus d’un tour dans leur sac. Après être sortie nue et humide de la salle de bains, elle tentait le coup de l’intervention divine ?
— Non ! protesta-t-elle. Pour qui me prends-tu ? J’entends une voix qui n’est pas la mienne, je te dis ! Comme si je pensais, mais ce n’est pas moi. Je sais que ça n’a aucun sens, mais je t’assure que c’est vrai.
Des pas résonnèrent derrière eux. Il se retourna. Torin descendait l’escalier. Il portait un pull blanc à col roulé, des gants blancs, un long pantalon qui frôlait le sol. À part son visage, pas un millimètre de sa peau n’était visible.
— Il est vraiment délicieux, murmura Olivia. Je pourrais en manger.
— Tu dois cesser de dire des trucs pareils, Olivia, protesta Aeron.
Il lui jeta un coup d’œil et vit rouge. Ce n’était pas de lui qu’elle parlait, mais de Torin, qu’elle dévorait du regard.
Elle est à moi, gronda Colère.
Aeron serra les dents. Il se sentait soudain furieux contre le gentil Torin. Mais il n’était pas jaloux, non, juste agacé qu’Olivia se montre si volage. C’était pour lui qu’elle avait renoncé à l’immortalité. Auprès de lui qu’elle avait souhaité goûter aux plaisirs de la chair.
— Pardon ? demanda Torin en s’arrêtant sur la dernière marche, hors de leur portée.
Aeron le dévisagea. Mais qu’est-ce qu’Olivia lui trouvait donc ? À part ses cheveux neigeux, qui formaient un étrange contraste avec ses sourcils noirs, sa peau fine, dorée et sans défaut, ses yeux verts, qui semblaient vous pénétrer quand ils se posaient sur vous, Torin n’avait rien de particulier. De plus, il était plus petit que lui et moins costaud.
— Oubliez ce que j’ai dit…, bredouilla Olivia, qui paraissait maintenant horriblement gênée. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Torin faisait visiblement un effort pour ne pas sourire.
— Ravi que vous n’ayez plus peur de moi, dit-il.
Aeron aurait bien voulu pouvoir répliquer qu’il était ravi.
— Il est temps de commencer la réunion, dit-il sèchement.
— C’est malheureusement impossible, répondit Torin. Tout le monde est parti.
— Comment ça, parti ?
— Tu n’es pas le seul à avoir du nouveau. Lucien s’est transporté à Rome pour rejoindre nos compagnons qui fouillaient le temple de Ceux dont on ne prononce pas le Nom. Et à ce propos, j’ai une mauvaise nouvelle. Ils ont appris là-bas que Galen a réussi à faire entrer Méfiance dans le corps d’une femme.
Aeron se gratta le crâne. Méfiance… Le Méfiance de Baden était entré dans le corps d’un chasseur ? Il en fut atterré. Contre toute attente, Galen avait réussi. Il avait osé. C’était inadmissible.
Punition, ordonna Colère.
Il ne lui envoya aucune image, mais Aeron commençait à s’habituer à ce que son démon privilégie désormais la parole.
— Il va falloir réagir, dit-il à Torin. Mais avec prudence. J’ai appris aujourd’hui que Rhéa, la femme de Cronos, aidait les chasseurs.
— C’est une plaisanterie ? murmura Torin en pâlissant.
— Tu trouves que j’ai l’air de plaisanter ?
La main d’Olivia se glissa dans la sienne et leurs doigts s’entrelacèrent. Il se sentit tout attendri et sa colère s’envola.
— Si je peux faire quelque chose, dis-le-moi, murmura-t-elle. Et cette fois, ne t’inquiète pas, je ne te demanderai pas de payer.
Elle cherchait à le réconforter et il en fut… réconforté. Bon sang, voici qu’il était sur le point de ronronner, comme Colère. Et ça ne lui plaisait pas du tout. Mais cette femme… Oui, elle lui plaisait. Avec elle, il capitulait, lui qui avait pourtant l’habitude de nier ses émotions pour se concentrer sur la tâche à accomplir.
C’était cette douceur… Impossible de résister à tant de douceur.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda Torin en le fixant d’un air intrigué, la tête inclinée de côté.
— Rien du tout, prétendit-il.
Il n’allait surtout pas avouer ses faiblesses, et s’empressa d’en revenir au sujet qui les préoccupait.
— Rhéa aide les chasseurs. Elle nous empêche de détecter leur présence, mais ils sont bien là, dit-il.
Torin fit la grimace.
— Galen possède la Cape qui rend invisible, Rhéa aide les chasseurs… Si tu as d’autres mauvaises surprises, je ne veux pas les entendre.
— Justement, il faut que tu saches que Cronos…
— Cronos vient de me faire l’honneur d’une visite, coupa Torin. Mais, bien entendu, il n’a pas daigné m’informer pour Rhéa et les chasseurs. Il a donné ses ordres, comme toujours. Il veut qu’on se dépêche de trouver Scarlet. J’ai eu droit aux menaces habituelles de mort et de malédiction, si nous ne la débusquons pas aujourd’hui même.
Le roi des dieux faisait donc sa tournée. Il lui était apparu, puis il était allé voir Torin. Mais pourquoi était-ce donc si important pour lui, qu’ils trouvent Scarlet ? Voulait-il empêcher Rhéa de la capturer avant lui ?
Olivia lui pressa la main, mais ce fut à Torin qu’elle s’adressa.
— On dirait que je peux vous être utile, fit-elle remarquer. Aeron voulait justement que je le conduise auprès de Scarlet et j’avais déjà accepté.
Torin la fixa d’un air intéressé.
— D’après Cameo, vous en savez long sur elle, déclara-t-il.
Son expression avait changé quand il avait mentionné Cameo. Tiens, tiens… Certains prétendaient que ces deux-là étaient amants… Etait-ce vrai ? Et surtout, comment s’y prenaient-ils, puisque Torin ne pouvait la toucher ?
Aeron plaignit le pauvre Torin. Ne pas pouvoir toucher la femme qu’on désirait était probablement la pire des tortures.
— Dis-nous où se cache Scarlet, ordonna-t-il à Olivia.
Elle leur annonça que Scarlet dormait dans un cimetière et leur indiqua même la crypte.
— Je préviens tout le monde, annonça Torin d’un ton soulagé.
— Non, répondit Aeron en jetant un regard du côté d’une des fenêtres. Attends.
Les rideaux étaient tirés, mais une légère fente entre les deux panneaux lui permit de constater qu’il faisait encore jour. Il restait quelques heures avant la tombée de la nuit. Scarlet dormait. Cela leur laissait un peu de temps.
— Dis-leur plutôt de rentrer. Olivia et moi, on se charge de Scarlet. Les chasseurs sont en ville, Galen possède la Cape qui rend invisible. Il vaut mieux que le château soit bien gardé.
— Comme tu voudras, répondit Torin, tout en tapotant sur le clavier de son téléphone. Mais tu es sûr que tu ne préfères pas emmener quelqu’un avec toi ? C’est toujours mieux d’avoir des renforts.
— Pas besoin. Scarlet dormira tant qu’il fera jour, et elle sera sans défenses quand nous la trouverons. C’est bien ce que tu m’as dit, Olivia ?
Olivia acquiesça d’un air gêné. Il comprit qu’elle n’aimait pas partager ses informations avec un autre que lui. Mais elle ne refusait pas, vu qu’il le lui demandait. Il se sentit prêt à lui pardonner son tempérament volage.
Colère ronronna. Lui aussi voulait pardonner. Lui qui d’ordinaire ne connaissait pas le pardon.
— Je sais que tu as eu ta dose de mauvaises surprises pour aujourd’hui, mais je dois te parler de notre grand ami et protecteur Cronos, reprit-il en s’adressant à Torin. Figure-toi que nous avons un point commun avec lui.
Torin fronça les sourcils.
— Je t’écoute.
Aeron décida de lui annoncer la nouvelle sans détours.
— Cronos est possédé par Envie.
Torin en resta bouche bée et ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. Puis il recula et faillit tomber en butant sur la dernière marche de l’escalier.
— Le roi des dieux possédé par un démon…, murmura-t-il. Mais enfin…
— Je le sais par Lysander, qui m’a rendu visite, assura Aeron pour clore la discussion. Au fond, c’est logique… Je te rappelle que Cronos faisait partie des prisonniers de Tartarus, quand nous avons ouvert la boîte de Pandore.
— Incroyable ! s’exclama Torin. C’est incroyable.
— C’est incroyable, oui. Et c’est surtout catastrophique.
— Quand est-ce que Lysander t’a rendu visite ? intervint Olivia d’un ton angoissé. Est-ce qu’il t’a parlé de moi ? Il t’a parlé de moi, j’en suis sûre.
Aeron allait répondre, mais elle lui coupa la parole.
— J’ai envie de faire l’amour avant d’aller chercher Scarlet, annonça-t-elle.
Puis elle secoua la tête, d’un air abasourdi.
— Est-ce que je viens de te demander de faire l’amour ? murmura-t-elle.
Elle venait bel et bien de le demander, et le sexe d’Aeron avait aussitôt répondu à la question. Il se contenta d’acquiescer en silence. Il n’osait pas ouvrir la bouche, de peur que sa voix ne trahisse son émoi.
Elle parut horrifiée.
— Mais je n’ai jamais dit ça… Enfin, si, je l’ai dit, mais… Mais ce n’est pas moi… C’est la voix.
Torin eut un sourire de chat.
— Vous vous adressiez à qui ? À Aeron ou à moi ?
— À moi ! s’écria Aeron.
— À vous, dit-elle en même temps.
— Quoi ? protesta Aeron.
À moi, gronda Colère.
Torin, ce salaud, éclata de rire.
— J’aimerais bien, cher ange, accepter cette alléchante proposition. Malheureusement, les conséquences seraient terribles pour vous et je me vois donc dans l’obligation de décliner.
Elle rougit jusqu’aux oreilles, ce qui donna à sa peau une délicieuse teinte rosée et lumineuse.
Aeron grinça des dents.
— Tu ferais bien de dire à cette voix de la boucler, déclara-t-il d’un ton menaçant.
Il se demanda si quelqu’un cherchait à s’exprimer à travers Olivia. Et si oui, qui ? Lysander en aurait eu le pouvoir, mais jamais il ne se serait montré aussi grossier. Sabin aussi aurait su accomplir ce prodige, mais il n’était pas là.
Alors, qui ? Cronos ? Rhéa ? Mais pour quel but ?
Olivia se redressa de toute sa hauteur, avec ce petit mouvement fier du menton qui signifiait qu’elle n’avait pas l’intention de se plier aux ordres.
— Ce n’était peut-être pas la voix, répondit-elle sèchement. Après tout, j’ai bien le droit d’aller voir ailleurs. Tu n’es pas un compagnon si drôle que ça… Tu n’es même pas capable de me donner un orgasme.
De nouveau, Torin éclata de rire, tandis qu’Aeron devenait écarlate.
— J’en suis capable, dit-il. Je n’ai pas voulu, c’est tout.
— C’est ce que tu dis. Il reste à le prouver.
Oui ! s’exclama Colère. Le prouver.
Réprimant le grondement qui montait du plus profond de lui-même, Aeron fit un pas en avant et se pencha au-dessus d’Olivia d’un air menaçant.
Lui donner un orgasme… ? Il le désirait plus que tout.
— Si tu continues, tu vas…
— Aeron ! Aeron ! appela une voix familière.
Aeron sursauta comme un enfant qu’on vient de prendre en flagrant délit de désobéissance. Legion ! Comment avait-il pu l’oublier aussi aisément ? Comment avait-il pu cesser de s’inquiéter pour elle ? Il aurait dû être en train de la chercher, au lieu de répondre aux avances d’Olivia.
— Je vais dans ma chambre avant que le pugilat ne commence, déclara précipitamment Torin. J’en profiterai pour invoquer Cronos. Il se montrera peut-être, on ne sait jamais. S’il vient, je lui demanderai pourquoi il ne figure pas sur la liste des possédés, et s’il peut empêcher les chasseurs de nous repérer. Je te tiendrai au courant. À plus tard.
Il allait tourner les talons, puis se ravisa.
— Bonne chance, Olivia, avec votre voix, ajouta-t-il en lui adressant un clin d’œil.
Puis il monta l’escalier.
Si tu oses la toucher, tu le paieras ch…
Vas-tu cesser de menacer Torin ? coupa Aeron.
Au même moment, Legion apparut dans l’entrée, les yeux exorbités, visiblement surexcitée. En apercevant Aeron, elle s’arrêta net. Puis elle remarqua Olivia et siffla de rage, tout en continuant à avancer dans leur direction. Elle haletait, en sueur.
Aeron vint instinctivement se placer devant Olivia.
— Ça ne va pas ? demanda-t-il.
La culpabilité le rongeait déjà. Si on avait malmené sa petite démone en enfer, à cause de lui…
— Cccce n’est pas grave, tout va bientôt ssss’arranger, haleta Legion.
Elle avait à peine terminé sa phrase que ses genoux flanchèrent. Aeron eut tout juste le temps de l’attraper au vol, pour l’empêcher de tomber. Elle était si petite qu’elle ne pesait rien.
— Aeron…, soupira-t-elle.
Puis elle se tordit de douleur en gémissant.
— Legion ! s’affola-t-il en l’allongeant au sol. Dis-moi ce qui…
De nouveau, elle gémit, et tout son corps fut secoué de spasmes. On aurait dit que… Mais non… c’était impossible… Aeron contempla avec des yeux incrédules ses membres et son torse, qui paraissaient s’allonger. Puis ses écailles se mirent à tomber, découvrant une magnifique peau d’une couleur dorée.
À présent, elle ne gémissait plus. Elle hurlait. Et comme sa bouche était ouverte, il vit que les deux fourches de sa langue se réunissaient et que ses dents rétrécissaient. Bientôt, des cheveux blonds comme les blés apparurent sur son crâne chauve, en même temps que des seins volumineux.
— Mais que se passe-t-il ? murmura-t-il.
— Elle se transforme en femme, elle devient humaine, répondit Olivia.
Elle parlait tout bas, et elle paraissait aussi horrifiée que lui.
Aeron s’était accroupi auprès de Legion. Il se leva d’un bond pour aller chercher un plaid sur l’un des canapés. Tant de questions se bousculaient dans son esprit qu’il n’arrivait même pas à les formuler. Legion ? Humaine ? Pourquoi ? Et comment ?
Il revint vers elle et l’enveloppa dans le plaid. Au moins, elle ne gémissait plus, ne se tordait plus de douleur, et ne hurlait plus. Des larmes perlaient à ses yeux et sa lèvre inférieure tremblait.
Elle leva vers lui un regard humide.
— Aeron, soupira-t-elle. Je… suis… si contente… de te voir.
Son défaut de langage avait disparu. Elle avait un peu de mal à articuler, comme si elle ne savait pas encore bien positionner cette nouvelle langue, mais sa voix chaude et rauque était celle d’une femme.
Il écarta gentiment de son front une mèche de cheveux blonds.
— Dis-moi comment c’est arrivé, lui demanda-t-il le plus doucement qu’il put, pour ne pas la brusquer.
Elle allongea vers son visage un bras tremblant et suivit du bout des doigts le pourtour de ses lèvres.
— Comme tu es beau, mon Aeron, murmura-t-elle.
Pour la première fois, il eut envie de se soustraire à une caresse de sa petite Legion. Il l’aimait toujours, bien sûr, mais le regard qu’elle posait sur lui avait quelque chose de… de dérangeant. Ses pupilles avaient perdu leur lueur rouge et démoniaque, et, dans ses yeux, il lisait du désir.
Par tous les dieux…
Il dut reconnaître qu’elle était magnifique. Sa peau avait la couleur du miel, ses yeux celle de la cannelle, ses lèvres celle d’une cerise. Elle avait un petit nez impertinent, des sourcils parfaitement arqués. Il n’arrivait pas à lui trouver un seul défaut, et dut reconnaître qu’elle surpassait Olivia en beauté. Pourtant…
Cette beauté le laissait de marbre. Il ne songeait pas à la caresser. Il aurait préféré s’arracher les yeux plutôt que de la voir nue. Quant à Colère, il ne manifestait rien. Rien du tout. Lui aussi paraissait complètement indifférent à la beauté de la nouvelle Legion.
— Je ne vois qu’un moyen pour elle d’avoir obtenu une telle métamorphose, murmura Olivia, d’une voix si angoissée que le ventre d’Aeron se noua. Elle a conclu un pacte avec Lucifer.
Un pacte avec le démon ? Mais pour quoi faire ? Pour obtenir quoi ?
— C’est vrai ? demanda-t-il à Legion.
Et si ça l’était, qu’avait donc exigé Lucifer en échange ?
Colère se manifesta en faisant les cent pas dans sa tête. Il ne lui envoya aucune image, mais il paraissait perturbé par ce qu’il se passait.
Legion leva les yeux vers Olivia.
— Bien sûr que non, ce n’est pas vrai, protesta-t-elle. Jamais je n’aurais fait une chose aussi affreuse.
— Tu mens, insista Olivia. Je l’entends à ta voix.
Aeron n’entendait pas le mensonge dans la voix de Legion, mais il perçut un accent de vérité angélique dans celle d’Olivia. Il ne savait plus qui croire. Legion, celle qu’il aimait comme sa fille ? Olivia, la femme qu’il désirait, mais qu’il n’avait pas le droit de posséder ?
Legion se redressa et laissa glisser le plaid qui la recouvrait. Elle avait à présent la poitrine nue. Aeron se hâta de détourner le regard, non sans avoir eu le temps d’apercevoir deux adorables seins ronds comme des melons.
Il aurait voulu se poncer la cornée comme un forcené pour chasser cette image.
Cette journée ne finirait donc jamais ?
***
Olivia observa en silence Legion, qui élevait lentement l’un de ses bras tout en l’admirant. Ensuite, ce fut l’autre. Puis elle baissa les yeux vers ses seins, qu’elle soupesa en poussant un cri d’admiration.
— Je suis vraiment superbe ! s’exclama-t-elle d’un ton excité.
Elle s’exprimait maintenant avec plus de fluidité ; sans doute s’était-elle habituée à sa nouvelle langue.
Elle leva les yeux vers Olivia, et posa sur elle un regard plein de morgue.
— Je suis beaucoup plus belle que toi, dit-elle.
Possible. Mais quelle importance ? Est-ce que cela avait de l’importance pour Aeron ? Pour l’instant, il n’osait pas regarder Legion ni la toucher.
Embrasse-le dans le cou, tout de suite, devant Legion.
Olivia retint son souffle. La voix. Elle recommençait. Depuis qu’elle était entrée dans le château, cette voix tentatrice la poussait à attirer Aeron dans un lit. Passe ta main entre ses jambes, déshabille-toi et danse nue pour lui, fais des avances à son compagnon pour le rendre jaloux.
Oui, passer sa main entre les jambes d’Aeron lui aurait plu, se déshabiller et danser pour lui aussi. Et elle avait également aimé le rendre jaloux. Mais cette voix laissait dans son crâne des traînées sombres et elle refusait de lui obéir.
Que se passait-il dans ce château ?
Aeron se racla la gorge, la tirant de ses pensées.
— Il faut te trouver des vêtements, Legion, dit-il.
— Je préfère rester nue, répondit Legion en faisant la moue.
— Pas question, répondit-il sèchement.
Il lui tendit la main, tout en regardant ailleurs.
— Accroche-toi, je vais t’aider à te lever.
— Ah, non ! protesta Legion.
Elle se leva seule, et, tout en jetant un regard de défi du côté d’Olivia, elle se suspendit au cou d’Aeron, se pressant contre lui.
— Je veux que tu me portes.
Il fit la grimace, mais la souleva.
— Entendu. Olivia, viens avec nous, s’il te plaît.
Il n’attendit pas sa réponse et fila en direction de l’escalier qu’il commença à monter.
Olivia ne l’aurait pas laissé seul avec ce démon déguisé en femme, mais elle lui fut reconnaissante de l’avoir invitée à le suivre. À mi-chemin, la voix se manifesta de nouveau – Mets-lui la main aux fesses ! – et elle arrêta de justesse son bras, qui se tendait déjà vers les fesses d’Aeron. Trop tard… Une autre traînée sombre venait de la souiller.
Elle craignit brusquement d’être entièrement envahie par la noirceur, à force d’entendre cette voix.
Ça suffit, protesta-t-elle silencieusement. Qui que vous soyez, quoi que vous soyez, taisez-vous.
Tout en la surveillant du regard, Legion posa sa tête sur l’épaule d’Aeron et lui caressa le dos.
— Comme tu es fort, ronronna-t-elle.
Olivia plissa les yeux, tandis qu’une haine sombre envahissait chaque cellule de son être.
Il est à moi. Moi seule ai le droit de le caresser. De poser ma tête sur son épaule.
Réagis, fit la voix. Tu mérites Aeron. Ne le laisse pas à Legion. Jette-toi à genoux devant lui, défais sa braguette et prends son sexe dans ta bouche.
Olivia trébucha, tandis qu’un immense désespoir l’envahissait. Elle avait de plus en plus de mal à résister à la voix. Elle se sentait de plus en plus noire. Déjà, elle ne songeait plus qu’à prendre le sexe d’Aeron dans sa bouche.
Résiste.
— Je voudrais te… parler, reprit Legion en marquant une pause avant le dernier mot pour ne laisser aucun doute sur ses intentions. Mais pour ça, il faudrait que tu renvoies l’ange.
— Ça suffit ! lança Aeron avec agacement.
Puis il reprit plus calmement :
— Tu dois arrêter ça, Legion.
Legion abandonna ses airs supérieurs et tourna de grands yeux suppliants vers Aeron.
— Tu ne m’aimes plus ? gémit-elle.
— Bien sûr que je t’aime, mais ça ne veut pas dire que… Nous ne pouvons pas… Bon sang…
Il accéléra l’allure et ouvrit la porte de sa chambre d’un coup de pied rageur qui faillit faire sortir le battant de ses gonds. Puis il déposa Légion à l’intérieur et sortit lentement, à reculons.
— Enfile n’importe quoi, ce que tu veux, mais habille-toi, ordonna-t-il.
Il n’attendit pas sa réponse et claqua la porte pour l’enfermer dans la chambre. Puis il se tourna vers Olivia.
— Parle-moi de ce pacte, dit-il.
À genoux…
— Non ! protesta-t-elle.
— Olivia ! Qu’est-ce qu’il te prend ?
Embrasse-le. Tout de suite. N’importe où.
Son regard se posa sur les lèvres d’Aeron et elle passa une langue gourmande sur les siennes. Un baiser… C’était innocent, un baiser… Et elle en avait tellement envie.
— Arrête ça ! cria Aeron.
Elle déglutit péniblement.
— Arrêter quoi ?
De l’autre côté de la porte, Legion déambulait dans la chambre en jetant des objets à terre et en pestant contre les anges.
— Arrête de refuser de m’obéir. Arrête de chercher à me séduire !
— Pourquoi chercherais-je à te séduire ? Tu n’es même pas bon au lit.
Elle se mit la main sur la bouche, pour s’empêcher de poursuivre. Elle recommençait à répéter ce que lui dictait la voix, et c’était mauvais signe.
Aeron se hérissa.
— Pas bon au lit ? La première fois, je t’ai pourtant donné un orgasme et…
Olivia comprit qu’Aeron avait du mal à refréner sa colère. Il était sur le point de craquer. Il tenait à lui prouver qu’il pouvait lui donner du plaisir.
Cette voix ne donnait pas de si mauvais conseils… Après tout, pourquoi lui résister ?
Si tu ne résistes pas, c’est à elle que tu devras ta victoire, pas à toi-même.
L’argument était irréfutable, et il eut le mérite de dissiper un peu de la noirceur qui troublait son âme.
— Qu’est-ce que tu comptes faire de ta petite démone ? demanda-t-elle.
Aeron se frotta le visage d’un geste las – il n’arrêtait pas, depuis quelques instants.
— Je ne sais pas quoi faire avec elle, avoua-t-il.
— Pour obtenir un tel changement, elle a dû promettre quelque chose de conséquent, insista-t-elle.
— Par exemple ?
Elle haussa les épaules.
— Elle seule pourrait te répondre. Avec Lucifer. Mais lui, il ne nous dira rien.
— Comment peux-tu être sûre qu’elle a conclu ce pacte avec Lucifer plutôt qu’avec Hadès ? De plus, est-ce vraiment si important de connaître les termes de ce pacte ?
— Il est important de savoir ce qu’elle a promis en échange de sa beauté, oui. Quant à Hadès, il est enfermé et incapable de conclure des pactes avec qui que ce soit.
Quand les Titans avaient détrôné les dieux grecs, quelques mois plus tôt, Hadès avait été parmi les punis, mais pas Lucifer ; il fallait bien que quelqu’un règne en enfer.
Frotte ton corps contre le sien…
— Assez !
Si la voix continuait, il ne lui resterait plus qu’à se frapper la tête contre un mur jusqu’à l’évanouissement, pour ne plus l’entendre. Elle ne voulait plus de sa noirceur.
— Je ne t’obéirai pas ! lança-t-elle avec exaspération.
Aeron croisa les bras. Cette fois, il était vraiment à bout de patience.
— Ah, oui ? demanda-t-il.
— Ce n’était pas à toi que je m’adressais, mais peu importe. Pour en revenir à Legion, à ta place, tant que je n’en saurais pas plus au sujet du pacte, je me méfierais d’elle. Elle a très bien pu donner des informations de première importance à Lucifer, ou bien lui promettre de tuer tes compagnons.
Il secoua la tête.
— Certainement pas. Elle m’aime.
Cette foi aveugle en un démon… Il était stupide ou quoi ? Et pourquoi refusait-il de faire confiance à un ange, même déchu ? Pourquoi ne cessait-il de la repousser ?
La porte de la chambre s’ouvrit à la volée, bousculant Aeron, qui trébucha. Legion eut un rire rauque. Il se redressa et se retourna pour lui faire face. Elle portait l’un de ses T-shirts et un pantalon de jogging.
— Tu es content ? demanda-t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour tourner sur elle-même. Je n’ai rien trouvé de mieux et c’est… beaucoup trop grand. Mais bon, le plus drôle, c’est que ça ne m’enlaidit… même pas.
Elle était tellement excitée qu’elle avait du mal à parler et marquait de nouveau des hésitations.
Il s’éloignait d’elle à reculons, comme s’il craignait qu’elle lui saute dessus, quand il sentit la main d’Olivia dans son dos. Aussitôt, il se figea. Contact établi.
— Olivia et moi, nous devons aller en ville, dit-il. Toi, tu restes ici. Et cette fois, je suis sérieux. J’ai dit : ici. Ne t’avise pas d’aller ailleurs. Je m’occuperai de toi dès mon retour. Il faut qu’on parle.
Le sourire enjôleur disparut du visage de Legion.
— Quoi ? Il n’en est pas question. Je vous accompagne.
— Tu restes ! Un point, c’est tout.
Elle se mit à trépigner.
— Et pourquoi l’affreuse irait avec toi ?
Je ne suis pas affreuse.
— J’ai besoin d’elle, répondit simplement Aeron d’une voix glaciale.
Olivia risqua un regard par-dessus l’épaule d’Aeron. Legion la fixait de ses yeux pleins de haine, la respiration sifflante de rage.
— Si tu le touches, je te… tue, dit-elle entre ses dents. Tu as com… pris ?
Apparemment, quand elle était émue, son élocution s’en ressentait.
Sans même se retourner, Aeron enserra la taille d’Olivia et sa main vint lui presser le dos.
— Je te conseille de cesser de la menacer, dit-il fermement à Legion. Tu as compris ? Je ne tolérerai plus aucun écart de conduite de ta part.
Legion pinça la bouche et, pendant quelques secondes, il n’y eut plus que le silence.
Puis elle sourit.
— Comme… tu voudras… Aeron. Je t’aime et je… ne veux que ton bonheur.
Legion mentait, bien entendu. Olivia comprit aux intonations de sa voix qu’elle n’avait pas la moindre intention de la laisser tranquille. Elle décida de se tenir sur ses gardes. Elle savait de quoi était capable un démon, jusqu’où pouvaient aller sa méchanceté et sa fourberie.
— Essaye un peu, murmura-t-elle.
Elle n’aurait pas su dire si cette provocation venait d’elle ou de la voix. Mais, cette fois, ça n’avait pas la moindre importance.
— Et sache que j’ai l’intention de le toucher, ajouta-t-elle. Et plus encore.
Aeron se tourna vers elle et son regard la cloua au sol. Il avait les pupilles dilatées, comme tout à l’heure, chez Gilly, juste avant de l’embrasser. Sa poitrine montait et s’abaissait, comme s’il avait du mal à respirer.
— Je veux que tu te taises, toi aussi, dit-il entre ses dents.
Embrasse-le.
Tant pis pour la noirceur, Olivia ne chercha plus à résister. Elle se hissa sur la pointe des pieds et posa ses lèvres sur celles d’Aeron. Il fallait que Legion sache qu’elle était déterminée, elle aussi, à le conquérir.
Sa langue poussa pour entrer dans la bouche d’Aeron et celui-ci se défendit moins qu’elle ne l’avait craint. Elle l’embrassa goulûment, pendant une bonne minute : Legion avait l’esprit lent, il lui fallait bien ça pour comprendre. Puis elle se fit violence et s’écarta.
— Viens, Aeron, dit-elle. Nous avons à faire.
Puis, sans un regard pour Aeron ni pour Legion, qui jurait tout bas, elle s’éloigna d’un pas résolu dans le couloir, comme si elle ne craignait pas d’affronter la suite de cette terrible journée.